Henri Goetz


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par Frédéric Nocera, expert de l'œuvre de Henri Goetz
Texte du Catalogue Raisonné de Henri Goetz


Mon ami Henri Goetz

Henri Goetz laisse une œuvre importante. En vue de la préparation de son catalogue raisonné, nous avions entrepris ensemble un inventaire de ses œuvres, basé sur les photographies de ses peintures qu'il avait archivées et, par la suite, m'avait remises.
Afin d'estimer la production de Goetz, il faut observer qu'avant 1930, il ne considéra pas utile de répertorier ses œuvres, qui étaient pour lui de simples essais (en effet, avant de quitter les Etats-Unis, il avait peint et dessiné presque exclusivement des esquisses, notamment des portraits), et c'est seulement après son arrivée à Paris qu'il commença à faire photographier ses pièces les plus abouties. Il me confia plus tard ces documents, réunis dans deux cahiers noirs.
Le présent catalogue, consacré aux années 1930 à 1960, contient les reproductions d'environ 800 œuvres, en grande partie déjà répertoriées par Goetz. A celles-ci, il faut ajouter 115 œuvres, relevées dans les archives de la galerie Ariel ( son marchand dès 1952 ) et dont nous avons seulement les indications concernant la date, technique et dimension ; hélas, elles n'ont pu être reproduites faute de documents photographiques.
Entre 1960 et 1974, la production de Goetz est évaluée à 1500 œuvres, dont il avait lui-même assuré le classement, et pour lesquelles il avait réalisé des diapositives.
Enfin, entre 1975 et 1989, d'après les photographies couleur qu'il m'avait transmises, en grande partie accompagnées de ses annotations sur leur technique et leur dimension, j'ai pu inventorier 2 500 œuvres.
Compte tenu des inévitables lacunes de ces estimations, il est possible d'estimer aujourd'hui sa production globale à environ 5 000 œuvres majeures, auxquelles s'ajoutent plus de 3 000 dessins, pointes d'argent, crayons et fusains, stylo-billes et feutres, exécutés lors de ses voyages en avion, en train ou même sur des nappes de restaurants, qui devinrent, parfois, des projets pour de futurs pastels ou peintures.
Sans compter, par ailleurs, les centaines de gouaches figuratives représentant des atmosphères du Midi, réalisées à compter de 1935, les pastels exécutés lors de ses cours dans les différentes académies où il enseigna, campant souvent des femmes nues, et les milliers de dessins de sa main, de son pied, de son visage, fixés tous les matins sur la feuille blanche, dès le lever, afin de "se chauffer la main". Je me suis abstenu de répertorier et de reproduire dans ce catalogue raisonné ces gouaches, pastels et dessins, car ( tout en ayant été conservés ) ils ne s'inséraient pas, selon lui, dans le processus de son œuvre. Un jour, peut-être, figureront-ils dans un album de ses essais et projets.
Il convient maintenant de rappeler que Goetz réalisa plus de 550 gravures originales, en général tirées à très peu d'exemplaires, et en tout état de cause, presque jamais à plus de 80, utilisant pratiquement toutes les techniques de gravure connues et, à partir de 1968, essentiellement son procédé connu sous le nom de "procédé Goetz" ou "gravure au carborundum". Les détails de cette nouvelle technique furent immédiatement divulgués dans la publication de l'étude de Goetz, "La gravure au carborundum", éditée par la galerie Maeght et préfacée par Miro. De cette contribution novatrice ont pu bénéficier des générations d'artistes qui, depuis son invention et encore de nos jours, continuent d'utiliser cette technique, notamment pour donner du relief et nuancer les couleurs de leurs gravures.
Sur chaque tirage de ses gravures, Goetz intervenait avec des pastels, de l'aquarelle ou des crayons de couleur sur le bon à tirer qu'il conservait et qui devenait ainsi, d'après son expression, une "gravure rehaussée".
Le premier marchand à lui proposer un contrat fut Paul Hervieu à Nice. Cet important marchand d'art contemporain lui acheta régulièrement ses œuvres dès 1946 et l'exposa chaque année à la Foire internationale d'art contemporain de Bâle jusqu'en 1989, année où Paul Hervieu présenta exclusivement ses derniers pastels chauffés sur toile, rehaussant l'exposition d'un catalogue.
Paul Hervieu, d'origine vietnamienne, avait été courtier en parfums pendant la guerre, et à la fin de celle-ci acheta à l'ancien marchand Drey, la galerie de la rue Pastorelli, à Nice.
Dès son ouverture, il s'occupa des peintres et sculpteurs de "l'ecole de Nice" actifs dans l'après-guerre, parmi lesquels César, Clavé, Tobiasse, Gen Paul et Atlan ( ce dernier, premier artiste
"non peintre", lui fut présenté par Goetz ) et, par la suite, également Max Papart, James Coignard, Serge Hélenon et bien d'autres. Il leur proposa à chacun un contrat pour l'acquisition de leurs tableaux, qui lui permettait de payer un prix plutôt modeste, tout en assurant aux artistes des rentrées suivies. Il est vrai qu'à cette époque et surtout dans le Midi, les tableaux ne se vendaient pas aussi bien que dans la capitale ou d'autres pays. C'est pour cette raison que tous le quittèrent pour d'autres marchands installés à Paris ou aux Etats-Unis. Jamais Paul Hervieu ne leur en tint rigueur et tout au contraire parla toujours de ces artistes en termes élogieux. Seul Goetz, qui travaillait également avec d'autres marchands, lui resta fidèle et lui réserva une partie de sa production jusqu'à la fin de sa vie.
Si je dois à Henri Goetz de m'avoir choisi comme marchand à Paris, je dois autant à Paul Hervieu de m'avoir dévoilé, quelques années auparavant, les arcanes de ce métier. En effet, ma vie changea quand, au début des années quatre-vingt, je rentrai dans sa galerie, et me retrouvai dans une caverne d'Ali Baba. J'aperçus alors un petit homme, la pipe à la bouche, lisant son journal. Autour de lui s'entassaient les uns contre les autres des tableaux par centaines. Je ne sais pas ce qui me fit pénétrer chez lui ce jour-là, sans un sou en poche, mais je fus fasciné par ce lieu mystérieux et m'approchai pour observer de plus près. L'homme resta calé dans son fauteuil, comme s'il ne m'avait pas vu, vida sa pipe, et en bourra une nouvelle. Je regardai les superbes sculptures africaines dont certaines était accrochées au mur et d'autres posées à même le sol. Les tableaux étaient sales et tellement poussiéreux que je n'avais aucune envie de les toucher. Après un long moment, je m'adressai à lui et lui confiai qu'un peintre de Villefranche-sur-Mer m'avait encouragé à passer le voir. Lorsque à sa demande, je lui dis qu'il s'agissait de Goetz, un sourire éclaira son visage. Il me demanda ma profession et je répondis : rien de précis. Il m'invita à m'asseoir sur l'un des fauteuils face à lui, prit une boîte noire et ronde sur la table, l'ouvrit et m'offrit une cigarette, puis il commença à me parler d'art. C'était un conteur merveilleux. L'après-midi passa sans même que je m'en rendis compte. Puis il se leva, et me montra plusieurs éditions de gravures éditées par ses soins pour ses artistes. Une gravure très colorée de Goetz attira mon attention. Je m'enquis de son coût, tout en sachant que je ne pourrais pas me l'offrir. Il la retourna, le prix de 1 000 francs figurait au dos. Il me dit, puisque j'étais jeune et envoyé par Goetz, qu'il pourrait me consentir une remise de cinquante pour cent. Malheureusement, c'était encore trop cher pour moi, dans la mesure où je n'avais prévu que 500 francs pour mon week-end et les quelques billets que je lui montrai étaient la seule fortune en ma possession. Il sourit, prit mes billets, me donna la gravure et me proposa de régler le reste lorsque je reviendrais lui rendre visite, la prochaine fois. Devant mon air étonné, il me fit comprendre ma chance de l'avoir rencontré, et me suggéra d'aller contacter des galeries parisiennes afin d'essayer de revendre la gravure. Cela n'était aucunement mon intention, mais une fois rentré à Paris, je fus obligé de m'en défaire, et pus la vendre à un marchand de la rue de Seine. Je retournai aussitôt à Nice ; nous refîmes l'expérience plusieurs fois, puis il me proposa d'essayer avec quelques-uns de ses tableaux gorgés de poussière. J'étais perplexe, mais dans l'arrière-boutique, qui abritait un petit lavabo, il prit une éponge, l'imbiba d'eau, la passa sur deux ou trois toiles, et me montra leurs vraies couleurs. J'achetai ainsi mon premier tableau de Goetz... Je n'oublierai jamais cet ami qui nous quitta en 1999, à l'âge de 90 ans, après avoir permis à tant d'amateurs, en chinant dans sa galerie, de devenir collectionneurs.
Mais revenons à l'époque prémentionnée. Paul Hervieu me montra comment, grâce à un petit carnet dont il ne se séparait jamais, contenant les barèmes et les tarifs qu'il appliquait pour déterminer la somme à régler aux artistes, il était possible, pour un marchand de s'en sortir financièrement et de couvrir ses charges mensuelles. Les tableaux étaient payés, du plus petit "point" au plus grand, utilisant une tablette signalant les codes correspondant à la taille de chaque tableau. Il me mit rapidement dans la confidence et me fit commencer avec un jeune artiste de Nice, Jacques Zenatti, qui venait régulièrement à sa galerie lui montrer ses œuvres.
Plus tard, Henri Goetz, de son côté, me conseilla sur la façon de gérer la production des œuvres que je lui achetais chaque mois. Il me faisait payer sur la base du même barème que Paul Hervieu, et m'incita à revendre ses tableaux à d'autres marchands possédant une galerie, afin qu'eux-mêmes les négocient directement auprès de leurs clients.
Mais bien avant tout cela, alors que je vivais à Londres, de menus travaux, il me fallut cultiver une certaine sensibilité, que je ne maîtrisais pas encore, concernant la peinture contemporaine. Cette approche me fut facilitée, grâce à mes rapports avec Paola Garnier, qui me fit comprendre que mon environnement était aussi passionnant que nourrissant, riche d'histoire et de ferveur. En ces temps, une œuvre de Goetz ou de n'importe quel autre peintre abstrait, ne signifiait rien pour moi. J'avais vécu dans un milieu familial au sein duquel la peinture ( surtout figurative ) avait toujours été présente, depuis que mon arrière-grand-père, René Hanin, sur les conseils de Claude Monet (avec lequel il exposa à Paris, en 1923, à la galerie Georges Petit), se consacra au plaisir de peindre, parcourant avec son chevalet, les côtes bretonnes ou le désert saharien, léguant à ses enfants pratiquement toutes ses œuvres post-impressionnistes, ainsi que plusieurs de celles de ses maîtres et de ses amis peintres. J'entrai tout doucement dans le même rêve que Paola. Elle me fit apprécier les couleurs d'un tableau, son volume, sa construction, au-delà de son contenu. D'une curiosité presque maladive, elle s'intéressa immédiatement à Henri Goetz et, dès leurs premières rencontres, ils se lièrent d'amitié. Goetz avait l'habitude de l'appeler son "Piero Della Francesca".
La veille de la mort d'Henri Goetz, je lui dis que Paola arriverait le lendemain matin à Nice. Je pense qu'il n'aurait jamais voulu qu'elle le voie comme je le vis ce soir-là. Il était entré à l'hôpital quelques jours auparavant et le premier jour que je m'y rendis il portait une chemisette blanche. Ses amis médecins, que je connaissais également, ayant prévu de le garder plusieurs jours, me demandèrent de lui acheter des affaires de toilette, un pyjama et des chaussons. La veille de son suicide, je lui avais rendu visite avec madame Herlich, sa dernière compagne ; je me souviens encore avoir eu les larmes aux yeux, lorsque je le vis nous sourire et manger pour la dernière fois un morceau de steak haché. Le lendemain matin, j'étais dans une chambre d'hôtel. Généralement, à chaque visite, Goetz me confiait les clefs de sa voiture et je séjournais dans son petit appartement de Villefranche-sur-Mer, où se trouvait également son atelier, parce que Goetz dormait tous les soirs chez sa compagne, à Nice, et revenait seulement le matin à Villefranche. Mais cette fois, en raison des circonstances, j'avais changé mes habitudes. Ce fut un choc lorsque, avec Paola, j'appelai l'hôpital pour prendre des nouvelles et passer le voir. Ce n'était pas le premier être cher que je perdais, mais dès ce moment le temps n'eut plus le même sens à mes yeux. Je me disais que je ne rencontrerais plus jamais quelqu'un d'aussi passionnant, puis l'ennui me colla à la peau. Il nous laissa une petite lettre, s'excusant de son geste, relatant que ses quatre-vingt ans ( qu'il aurait dû fêter le mois suivant ) ne lui semblaient pas d'une importance capitale. Il est vrai que pendant la dernière année passée à ses côtés, je le vis serrer toujours plus sa ceinture à la taille, et une ou deux fois, rentrant inopinément dans son atelier, je le surpris recroquevillé ; pourtant, il ne se plaignait jamais et les médecins se perdaient en conjectures sur son état de santé.
J'étais toujours étonné lorsque Henri Goetz me racontait n'avoir jamais véritablement appartenu à un groupe. Seulement au tout début, il exposa avec les surréalistes, mais pour la dernière fois en 1947. A son arrivée à Paris, il ne parlait pas un mot de français, mais il comprit très tôt l'importance de connaître beaucoup d'artistes et de groupes, ainsi que la majorité des académies parisiennes d'avant-garde, où il aimait se rendre fréquemment. Cette attitude lui valut la méfiance d'artistes appartenant à d'autres groupes au sein desquels beaucoup, grâce au mécénat ou à des soutiens divers, épousaient des idées très précises sur la peinture moderne.
Henri Goetz épousa le peintre Christine Boumeester, rencontrée à l'académie de la Grande Chaumière, en 1935. Ils formèrent un couple solidaire, et demeurèrent toute leur vie des peintres indépendants. A partir de cette année-là, on remarque un changement dans la peinture de Goetz ; elle nous révèle un monde semblant lui appartenir, assorti des formes harmonieuses qui composaient son jardin.
En 1936, le couple s'installa rue Bardinet et rencontra Hans Hartung, qui logeait sur le même palier. Quand ils purent rendre visite à leur voisin et découvrirent la peinture abstraite, un déclic se produisit. Henri Goetz s'intéressa tout de suite à cette nouvelle tournure picturale, pourtant peu en vogue dans les grandes galeries parisiennes. Si la peinture d'Hartung ne l'influença pas, elle lui permit de découvrir un autre monde, qui allait bientôt devenir le sien.
Alors que des critiques ou d'autres peintres virent en Goetz un peintre surréaliste, que Victor Bauer, regardant ses travaux, l'engagea à se familiariser avec Dali, qu'André Breton voyait dans ses œuvres des objets bien précis, Goetz, quant à lui, ne se sentit jamais un véritable surréaliste, et dans son aventure ne vit rien d'autre que la possibilité de créer et recréer, dans une dimension illimitée, les espaces et les formes de son univers personnel.
Breton désigna comme Chef-d'Œuvres corrigés des peintures à la tempera et à l'œuf sur reproduction photographique, ne dépassant pas 23 cm de hauteur, peintes par Goetz dans une sorte de collaboration posthume avec de vieux maîtres. Ces œuvres, exécutées en 1938 et 1939, sont très inquiétantes. L'une d'elle capta toute mon attention.
Datée de 1938, elle s'intitule Jeune Femme en vert. Avant l'intervention de l'artiste, la reproduction évoque une jeune femme de la fin du XIXe siècle. Jolie, blonde bien coiffée, elle porte un collier de perles. Sa robe satinée se confond avec la couleur du bleu de la nuit. Son regard est celui d'une personne douce et sincère, mais elle ne sourit pas, seuls ses yeux portent à croire qu'elle est heureuse ; elle est assise sur la balustrade d'un patio, face à une maison indistincte. Plus loin, derrière elle, la pénombre. Tout paraît reposant et calme. Puis le doute s'installe. Henri Goetz est là, il commence à peupler le second plan de formes engendrant au fond du tableau une ville fantasmagorique. Les formes se mêlent les unes aux autres en rappelant une mouvance organique. La jeune femme se métamorphose et se transforme en monstre. D'un état serein, en passant par le doute, elle arrive enfin à la soumission de son esprit et de son corps. Elle est possédée. L'incision au pinceau a commencé, le sort est jeté. Une partie de sa joue droite est minutieusement arrachée, de même plus bas, sa poitrine. De son abdomen surgit un long cordon paraîssant la relier à cette ville horrifique à laquelle elle va maintenant appartenir. Son avant-bras droit devient difforme ; sa main, un morceau de chair éclatée. L'autre main soutient une créature blanchâtre sortie des ténèbres, qui l'enroule par la taille. Elle est condamnée à vivre une autre vie pour l'éternité. Le climat est définitivement malsain et un mauvais rêve commence pour cette Jeune Femme en vert, dont le destin est dessiné par la main de l'artiste. Comme si l'avenir et le temps n'étaient plus tracés, bien au contraire, ou comme s'il fallait vite saisir les opportunités qui s'offrent sans pour cela s'attacher trop aux valeurs matérielles. Et ce regard que Goetz n'a pas touché, afin de donner un aspect encore plus dramatique à la composition...
C'est par ces œuvres dures et fortes : les Chef-d'Œuvres corrigés, que Goetz inaugure la première période de "son" étape surréaliste. Dans d'autres toiles, comme Le chasseur au chien, à la tête de grenouille, ou Gentlemen in habit, les têtes sont recouvertes et confèrent aux personnages un aspect austère et réfléchi…
Dans le monde de Goetz, des masses se retrouvent, à la manière de multiples poissons dans l'eau. Elles vivent en parfaite harmonie, sans jamais se nuire. A chacune son modus vivendi, son espace-temps, et pourtant le même territoire, où viennent se former et se déformer des êtres qui se redressent, prennent appui sur le sol ou flottent dans les airs. Laissant notre esprit imaginer toute cette scénographie, nous arrivons presque à les entendre, et malgré leur différence on dirait qu'ils prennent plaisir à vivre ensemble. N'est-ce pas cela l'humanisme d'Henri Goetz ?
Nous connaissons la forte personnalité de Goetz, dont le grand-père, inventeur, lui légua son don, et lui permit de découvrir des techniques et des procédés révolutionnaires, notamment, la " gravure au carborundum ". Ce procédé, immédiatement adopté par les plus grands peintres de sa génération, tels Miro, Tapies ou Clavé, est aujourd'hui largement utilisé, d'autant plus que chaque artiste a la possibilité de personnaliser cette technique selon sa propre sensibilité.
Chercheur, découvreur, bricoleur.
Goetz n'était pas gêné, au contraire, si le vent soufflait fort et que des tuiles tombaient de son toit ; alors, même septuagénaire, il s'amusait à monter sur le toit et à le réparer.
Lorsqu'un jour un agent de l'Electricité de France vint vérifier l'installation, il comprit vite qu'il devait s'en remettre au propriétaire des lieux et se faire expliquer par où commencer son contrôle. Il s'en alla, aussitôt découvert que l'installation datait d'avant-guerre.
En outre, n'avait-il pas construit sa propre voiture, bien avant la guerre, qui les conduisit, Christine Boumeester et lui, de Paris jusqu'Ă  la CĂ´te d'Azur et plusieurs fois en Hollande ?
Chaque jour, je me réjouissais d'aller voir Henri dans son atelier, rue de Grenelle. Après une journée de travail, l'apaisement d'écouter cet homme qui avait vécu et me semblait détenir une vérité, de le voir commencer ou reprendre un tableau, me faisait oublier les heures qui, elles, s'écoulaient si vite. Nous avions appris à nous connaître. Un jour, je fus très heureux de pouvoir lui proposer des draps en toile de coton, hérités d'un ami hôtelier. J'en apportai un grand nombre à Henri, déçu des derniers résultats obtenus avec ses pastels à l'huile chauffés sur toile de grand format. Le drap de coton était bien plus facile à travailler, puisque le bâton du pastel pouvait glisser et se fondre dans les fibres du drap, celui-ci véhiculant la chaleur régulière de la tôle chauffante. Il apprécia tellement ce nouveau procédé qu'il fit des pastels chauffés jusqu'à la fin de sa vie, un peu plus d'une centaine pendant les six derniers mois. En fait, je lui apportais ces draps car quelques jours avant il m'avait expliqué sa technique alors que nous allions au Bazar de l'Hôtel de Ville pour acquérir des plaques de fer et des câbles.
Rentrés à l'atelier, nous installâmes une plaque sur le sol, il prit l'un des longs câbles et le posa sur la plaque de façon à ce que celui-ci recouvre la plaque de bas en haut en serpentin. Il prit du Scotch épais et le fixa le plus précisément possible sur le câble collé à la plaque.
Ce faisant, il me disait que cela ne tiendrait pas longtemps, mais bien assez pour faire quelques pastels, puis il faudrait répéter l'opération. Une fois le tout fixé, il suffit de recouvrir la plaque à l'aide de la deuxième et de les serrer avec plusieurs pinces aux extrémités. Le transformateur régulateur branché, la température avoisinant les 25 degrés, le drap fixé à l'aide d'une autre pince sur la plaque, le tracé au pastel noir pouvait commencer. Ensuite les couleurs. D'abord un fond jaune, des formes vertes, une ambiance légère, sans trop de matière. Puis, le lendemain matin, un bleu sur le fond jaune, avec plus de matière, instillant une lumière différente au bleu connu...
Cet ouvrage suppose évidemment une suite, parce qu'il n'englobe pas l'ensemble de l'œuvre de l'artiste, mais il déploie déjà un aperçu détaillé de son parcours jusqu'aux années soixante. Toutefois, comme écrire n'est pas mon métier, j’ai laissé place à d'autres témoignages. En outre, j'ajouterais que ce livre, qui a occupé nombre de mes journées depuis la mort de Henri Goetz, m'a permis d'atténuer la douleur de sa disparition, et d'en modifier le cours sans perdre le contact entretenu chaque jour avec cet ami inoubliable. Mon souhait est donc que ce livre aide à la découverte et à une meilleure connaissance de ce grand artiste du vingtième siècle.