Henri Goetz




Par Numa Hambursin
Montpellier, DĂ©cembre 2013



Henri Goetz, quelle postérité ?

Ne nous cachons pas derrière une bonne humeur de circonstance : l'œuvre d'Henri Goetz traverse aujourd'hui son purgatoire. J'exagère à dessein, en bon méridional et en fan inconditionnel, dépourvu d'objectivité quand il s'agit d'évoquer cet artiste qui a bercé mon imaginaire et pesé sur mes goûts. Reconnaissons plutôt – croyez-moi, l'aveu n'est pas évident à formuler – que Goetz n'occupe, ni auprès des institutions ni auprès du grand public, le rang qu'il mérite. Deux toiles de 1949 et 1951 dans la section moderne du Musée Fabre. A droite de celles-ci, un Vieira da Silva. A gauche, Ménerbes par Nicolas de Staël. Un joli petit Hartung en face. Sa place est ici, ni plus ni moins. Tous les conservateurs, tous les galeristes, tous les curateurs n'ont pas, à l'évidence, la clairvoyance du musée montpelliérain. Trop peu de présence dans les grandes expositions collectives, trop peu qui lui sont consacrées, trop peu d'écrits critiques. Son importance n'est jamais niée, mais son œuvre souvent oubliée. Permettez-moi, déjà, de nuancer mon propos à travers quelques exemples récents.

Depuis 2009, année centenaire de sa naissance, les talents de graveur de Goetz ont été plus que jamais mis à l'honneur. Il convient en premier lieu de mentionner le travail remarquable, époustouflant, réalisé par Stanko Josimov dans le cadre d'un mémoire de recherche à la Sorbonne, L'Oeuvre gravé de Goetz. Nous disposons aujourd'hui d'un outil extrêmement complet en matière de critique et d'inventaire. De nombreux musées ont également acquis des gravures de Goetz, à l'image du musée Unterlinden de Colmar qui leur consacra une belle exposition à deux pas du Retable d'Issenheim. L'incroyable postérité de la gravure au carborundum n'y est pas étrangère. Beaucoup d'artistes contemporains l'ont adoptée et s'en réclament. Le Procédé Goetz est universellement pratiqué et consacre son inventeur comme l'un des tout premiers graveurs du vingtième siècle.
Dans un registre proche, celui du passeur, le travail d'enseignant de Goetz a souvent été souligné. Ainsi Sam Szafran, pour prendre un exemple d'actualité, vantant au gré des entretiens sa connaissance du pastel. C'est encore le cas pour les activités dans la Résistance du couple Boumeester – Goetz, fréquemment citées comme exemplaires, tous les artistes de leur génération n'ayant pas fait preuve du même engagement. Soulignons encore la rénovation du Musée Goetz-Boumeester de Villefranche-sur-Mer qui, bien que ne permettant pas encore de le sortir de sa confidentialité, offre à ce lieu une tenue et un charme discret qui lui manquaient jusqu'alors.
Mais la plus profonde réussite est ailleurs. Elle concerne la période surréaliste d'Henri Goetz, celle qui s'étend grosso modo de 1937 à 1945. Exposée à plusieurs reprises dans le cadre de grandes foires d'art contemporain, défendue par plusieurs galeries, présentée dans des expositions d'envergure internationale, elle connaissait un succès et une popularité qui auraient étonné Goetz lui-même. La dispersion aux enchères de la collection Pépin, qui renfermait quelques pièces mythiques de cette époque, confirmait le phénomène. Explorations, ouvrage réalisé avec des textes de Francis Picabia, fait rêver les bibliophiles. Le Rhinocéphale, maintes et maintes fois reproduit en carte postale ou en affiche de deux mètres par trois pour l'exposition L'oeil et le cœur est devenu un classique, une icône du genre. Le paradoxe n'en est aujourd'hui que plus saisissant. Henri Goetz est célèbre comme graveur et pour sa courte période surréaliste tandis que ses œuvres abstraites, qui constituent évidemment la part essentielle du travail d'une vie, suscitent trop souvent l'indifférence. Il y a là un mystère – et pour tout dire une injustice – sur lequel il convient de s'interroger.

Les français ont parfois tendance à ne plus reconnaître que ceux qui construisent leur propre légende, leur propre mausolée, de leur vivant. Cela vaut particulièrement pour la peinture, certains artistes devenant les censeurs et les archivistes de leur carrière. Henri Goetz n'était pas de ceux-là. Ses coups de sang, ses intransigeances, ses lubies souvent étranges, une authentique modestie, cette propension certaine à combattre l'ordre, ne l'ont pas aidé à gérer son image avec la rigueur que l'époque moderne réclamait. Avait-il vraiment quitté le Paris des années trente, celui où les artistes, en théorie du moins, se protégeaient mutuellement, celui qui n'était pas encore le reflet d'un monde concurrentiel où personne n'était attendu au seul mérite de ses œuvres ? Ajoutons à cela que l'abstraction d'après-guerre est aujourd'hui largement ringardisée, comme à mi-chemin, coincée dans son onirisme un peu romantique entre l'avant-garde venue des Etats-Unis et une figuration qui n'a jamais baissé les bras et a toujours su se renouveler. Et pourtant. En mai 1975, la galerie Trintignan organisait une exposition d'Henri Goetz autour de quinze pastels réalisées dans l'année. Il les travaillait en plein air, devant des paysages inspirants, une abstraction sur le motif. Je n'étais pas encore né et n'ai eu l'occasion d'en découvrir certains que récemment, au compte-goutte. Leur originalité, l'intelligence des formes, l'intensité éblouissante des couleurs, l'impression de toucher du doigt une atmosphère, le fait qu'ils soient toujours d'actualité, qu'ils n'aient pas pris une ride, laissent absolument bouche-bée. Leur auteur était bien alors au sommet de son art. Et nous devrons un jour apprendre à regarder ces œuvres en nous débarrassant de nos réticences théoriques et historiques. Ce nouveau tome du catalogue raisonné est une formidable occasion d'ouvrir notre porte sans condition.