Henri Goetz


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par Gérard Xuriguera
Tiré du Catalogue Raisonné Tome 1




Entre raison et passion

Homme de conversation, pond√©r√© et convivial, Henri Goetz, tout au long de son cheminement, et en particulier au cours de ses ann√©es formatrices, a c√ītoy√© les artistes les plus significatifs de son √©poque. A l'√©coute de son temps, acteur et observateur, il √©tait pour beaucoup une v√©ritable m√©moire vivante.

De ce legs analysé et décanté, il a su progressivement tirer avantage, pour se ménager un idiome pictural désormais immédiatement reconnaissable. Ni ses liens amicaux ni ses affinités stylistiques avec ses confrères ne l'ont empêché de conduire une aventure personnelle, même si l'on y recense une longue connivence avec le surréalisme, jusqu'aux années quarante, puis un compagnonnage durable avec l'abstraction, auxquels on ajoutera, au départ, une étape figurative généralement tournée vers le portrait, le paysage, ou les natures mortes.

Voil√†, en bref, les trois axes majeurs autour desquels s'articule l'Ňďuvre de Henri Goetz. Une Ňďuvre maintenant reconnue autant pour sa phase surr√©aliste, que pour sa militance au sein de l'abstraction. A ceci pr√®s, que son adh√©sion √† l'univers non objectif, pendant la d√©c√©nnie quarante, s'accompagnera de lointaines r√©miniscences nuagistes, sinon vaguement paysag√©es, car Goetz √©tait trop proche de l'homme et de l'humus pour s'en exiler radicalement, comme il conservera en filigrane un souvenir √©mu de son passage par les voies oniriques. Exemptes, cependant, d'une tutelle pr√©d√©termin√©e, ces relations plurielles se manifesteront chez lui dans la synth√®se, par de souples modulations texturielles en l√©vitation, qui, au bout du compte, "portent au r√™ve", en mixant un essaim d'unit√©s mol√©culaires, d'astres solaires, de minces tiges greff√©es sur des sortes de tapis volants trap√©zo√Įdaux, de p√©tales, d'√©toiles, de croissants, de lignes serpentines, de cascades de tirets, de points ou de r√©seaux graphiques.

Cet amalgame cohérent d'éléments en suspens, contenu par une infrastructure régulatrice, et connoté par un brassage de signes et de formes chargés d'équivalences, rejoint ce que l'artiste nommait : "mes tableaux abstraits sur nature".

Au fur et à mesure de sa quête vers le renoncement, le vocabulaire de Goetz verra s'estomper graduellement ces analogies indirectes, mais sans jamais choir dans le naturalisme d'un Zao Wou Ki, ou dans la non-figuration janséniste d'un Hartung ou d'un Soulages, tous familiers du peintre. On l'aura saisi, sa syntaxe mouvante et enlevée n'appartient qu'à lui, qu'il s'agisse de pastel gras ou sec, d'huile sur toile ou de gravure. Elle relève avant tout d'une courbe sensitive revendiquée et d'une grande liberté poétique.

Mais ce renvoi √† l'ordre naturel, dans ses incessantes m√©tamorphoses, Henri Goetz s'en r√©clame. "La nature est un somptueux coffre √† id√©es, nous dit-il. Ne pas confondre contenant et contenu. On peut aussi prendre ses id√©es ailleurs", et il ajoute, "si je choisis le monde non-figuratif, c'est que je crois qu'il est plus vaste que l'autre. Je crois qu'il y a plus √† d√©couvrir dans l'inconnu que dans le connu. Si la limite du connu est l'inconnu, l'inverse ne me semble pas vrai." Cette r√©flexion souligne l'ambigu√Įt√© d'une d√©marche, qui, tout en avouant sa complicit√© avec la nature, oscille entre l'abstraction et une vision allusive, mais non descriptive, du visible.

Nous l'avons not√© plus haut, par l'agencement spatial de signes flottants et de formes aventureuses qui se meuvent constament en se jouant de la pesanteur, cette trajectoire laisse poindre son ancienne parent√© avec le surr√©alisme, en perturbant les rouages de notre pens√©e. Et si nous revenons un instant aux compositions r√©solument surr√©alistes des d√©buts, on ne d√©c√®le aucune d√©rive psychanalitique, aucune intrusion machiniste ou f√©tichiste, nul message incongru, mais une combinaison de masses √©lastiques, voire transformables, d'objets introuvables, de masques √† tourelles, de postures anatomiques fragment√©es, de ch√Ęteaux hant√©s, de colonnades isol√©es, d'animalcules ou de curieux remparts sem√©s d'ossements, qui nous entra√ģnent dans des r√©gions hors de toute logique visuelle, en faisant fonctionner notre imaginaire.

Bien s√Ľr, davantage encore dans la p√©riode non figurative, le geste d√©finit l'organisation de la surface, mais c'est un geste dirig√©, dont la transhumance est gouvern√©e par une intuition qui circonvient le d√©sordre, en √©vitant de brider la spontan√©it√© de sa course. Dans ces √©tendues, forme et fond se conjuguent √† l'aune d'un identique dynamisme, m√™lant raison et passion. Tout est sugg√©r√© avec d√©licatesse, sans emp√Ętements ou sonorit√©s chromatiques indues. Les oppositions sont t√©nues, les correspondances feutr√©es. Harmonie, √©quilibre, justesse de la touche et s√Ľret√© du trait dominent.

Il y a chez cet Am√©ricain de Paris une pudeur qui convient √† sa mesure. En effet, nul exc√®s de mati√®re ou de couleur n'alt√®re le support, o√Ļ pr√©vaut une √©criture sobre et coul√©e, qui r√©verb√®re le poids d'une exp√©rience humaine enti√®rement consacr√©e √† la peinture. Elle est pour Goetz une mani√®re de vivre et de sentir aussi n√©cessaire que la respiration. Ainsi qu'a pu l'√©crire Vercors : "Peu de peintres poussent leur travail sur la toile aussi loin que lui. Quitte parfois √† passer le cap et √† √©chouer."

Elabor√© dans cet esprit, l'itin√©raire de Goetz ne ressemble √† aucun autre. La gamme contrast√©e de ses nuances, l'√©l√©gance de la mise en page, l'√©conomie des moyens, la percussion de la moindre ponctuation, de la moindre arabesque, v√©hiculent une qualit√© de sentiment o√Ļ s'inscrit la trace intime du peintre. Chaque graphie, chaque griffure, chaque figure, dispos√©es sur la toile avec une √©gale efficience et reprises sous des angles pluriels, expriment la totalit√© de l'Ňďuvre, √† partir d'une imagination continuellement renouvel√©e, √©paul√©e par de solides acquis techniques.

En somme, ce que peint Goetz, c'est la r√©alit√© du monde, territoire illimit√© offert aux pulsions concert√©es de sa g√©ographie int√©rieure, dont il ajuste les destin√©es en termes non figuratifs. Mais ce qu'il peint est aussi la r√©sultante d'une existence riche d'exp√©riences multiples. Nous savons la place √©minente qu'il occupe comme graveur, gr√Ęce √† des innovations de premi√®re importance ( voir sa m√©thode au carborundum ) et son influence depuis un quart de si√®cle aupr√®s des jeunes qui ont suivi son enseignement, notamment √† l'acad√©mie qui arbore son nom. Nous n'ignorons pas, non plus, l'amiti√© qui l'a li√© √† Hartung, Miro, Vieira da Silva, Szenes ou Schneider, et celles entretenues pendant de longues ann√©es avec Andr√© Breton, Nicolas de Sta√ęl, Picabia, Magnelli, Arp, Kandinsky, Picasso, Duchamp ou les Gonzalez.

Mais s'il a beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup retenu au fil de telles rencontres, il a su oublier, à l'instar de Braque, qui disait un jour : "J'oublie, j'oublie tout. Heureusement. C'est une bénédiction que l'oubli." Et cela, pour se forger un langage aux rythmes déliés et harmonieux, basé sur la recherche d'une extrême simplification.

Né à New York en 1909, décédé en 1989, détenteur de la nationalité française, Goetz s'initie à l'art dans la capitale américaine, à la Grand Central Art School, après des études au MIT, à Harvard et à Boston, mais c'est au contact de l'atmosphère européenne, dès son arrivée à Paris en 1930, qu'il développe ses dons en fréquentant l'académie Julian, ensuite les ateliers de Montparnasse, avec une préférence pour celui du puriste Ozenfant. Il peint dans une veine réaliste, surtout des portraits, découvre les impressionnistes, les fauves, les cubistes, les expressionnistes, les travaux de Klee, de Picasso, et peu à peu, en bornant ses influences, commence à schématiser ses formes, à les décomposer, afin de les extraire de leur gangue, avant de s'engager, vers 1936, dans un style conçu de curieuses accumulations d'objets inventés, qui nous immergent dans "la couleur de ses rêves". Il faut mentionner qu'à l'époque, il méconnaissait tout du mouvement surréaliste. Alors, il se met à élaguer, à décaper plus avant sa pratique, à s'éloigner des références explicites, en levant des images viscérales, dont toute symbolique lui semble fortuite. Si 1936 marque le début de ses essais non figuratifs, et 1937 sa jonction momentanée avec le groupe surréa-liste, 1939 le voit faire à Cannes la connaissance de Bonnard, qui l'aide, en lui prêtant un matériel difficile à localiser en ces temps troublés, à exécuter des lithographies en vue d'illustrer des poèmes de Picabia. Après quoi, il entreprend d'explorer plus intensément les détours de sa vie intérieure, établissant une
symbiose entre le "dedans" et le "dehors", qui d√©terminera sa vision non-figurative. Une douce effusion lumineuse irrigue ses constructions elliptiques aux subtils rapports de tons, o√Ļ une science consomm√©e des effets picturaux s'allie aux al√©as d'un hasard n√©anmoins dirig√©.

Goetz impose chaque jour davantage un langage qui tend au dépouillement et s'attache à creuser "le sens du visible et de l'invisible", du "connu et de l'inconnu", en chevauchant ces postulats faussement antagonistes qu'il s'attache à fixer sur la toile pour cerner son moi profond. Mais jamais, jusque dans ses ultimes productions, toiles, pastels, dessins ou gravures, il n'a relégué l'émotion éprouvée face à la nature ou à l'objet. Il l'a simplement domestiquée et pliée aux impératifs structurels de sa syntaxe, dans une vivifiante liberté de transposition, rehaussée par les tables de sa spiritualité.

Dans le maquis de l'art contemporain, Henri Goetz s'est frayé une situation enviable, à travers le déroulement d'une poétique du signe, unique dans l'écheveau des tendances abstraites. Fallacieusement sereine, sa signalétique occulte difficilement l'inquiétude d'un tempérament pudique et indépendant, qui s'est toujours tenu à l'écart des modes. Et si, de ses ancrages surréalistes, elle a conservé le caractère dansant et
circonvolutif, son implication dans l'abstraction lui a ouvert une infinité de perspectives, en marge de toute symbolique déclarée. De la sorte, à cheval sur sa discrète ambivalence, elle a dépassé le cadre restrictif de l'épopée non-figurative des années
cinquante, pour s'épanouir dans sa singularité.

Enfin, c'est au peintre, au poète, à l'ami fidèle : Picabia, que nous demanderons d'apporter la note terminale : "J'aime Henri Goetz, être insaisissable : il n'appartient pas au monde statique, c'est à dire aux automates que je connais, ceux qui utilisent leur inconscience pour parler art ou en faire un produit de bourse ou d'épicerie. En un sens, il est l'astronome des planètes de la souffrance terrestre, purifiant les mauvaises intentions, s'il le peut, des individus sans conscience."