Henri Goetz





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par Hélène Trintignan experte de l'œuvre de Henri Goetz
Tiré du Catalogue Raisonné Tome 1


Goetz ou les émotions d'un découvreur

J'ai rencontré Henri Goetz en 1973, par sa peinture et grâce à Alexandre Galperine qui était un ami de mon cousin à Paris. Nous avons déjeuné en compagnie de mon cousin à la Coupole et Galperine nous a proposé d'aller dans son appartement situé à deux pas de Montparnasse. J'eus alors un immense coup de foudre pour un tout petit tableau posé sur la cheminée. Une huile sur panneau de bois de 1942 avec la construction minutieuse d'un tableau ancien et tout l'esprit du surréalisme. Je lui ai proposé de l'acheter sur plusieurs mois, j'étais à l'époque assistante à la faculté de droit de Montpellier et il accepta. J'emportai ce tableau comme un trésor et je me rappelle que je le déplaçais dans mon petit appartement au cours de la journée pour ne pas m'en séparer. Ce tableau est toujours accroché dans mon salon. Alexandre Galperine venait d'écrire un an auparavant, dans la collection du Musée de Poche, un texte sur Henri Goetz dans lequel il parlait des différentes époques du travail de l'artiste, de la période des portraits à celle dite surréaliste jusqu'aux années soixante.

Galperine m'avait averti que le travail d'Henri Goetz avait beaucoup changé depuis 1942, époque qui me fascinait. Pourtant je tenais absolument à le rencontrer. C'était un moment où j'envisageais, après avoir passé ma thèse de doctorat, de changer d'orientation en faisant de ma passion pour la peinture mon métier. Ma première visite rue de Grenelle dans le grand atelier de Goetz reste gravée dans ma mémoire. A soixante-quatre ans, il avait l'allure et l'enthousiasme d'un jeune homme, avec les même certitudes. Il possédait une faculté de mettre les gens à l'aise et au bout de quelques heures de discussion avec lui je sortis de là en ayant l'impression de l'avoir toujours connu. Il avait rencontré Bonnard, Brancusi, Hartung, Picabia, Picasso... Connaître Henri Goetz c'était découvrir sous un angle personnel l'histoire des grands peintres du XXe siècle. C'était aussi le plaisir de rire : il avait un humour très fin et savait séduire grâce à lui.

Lors de notre première entrevue, il était fier d'entendre mon admiration pour son petit tableau surréaliste dont je lui avait apporté la photo. D'emblée il m'encouragea dans mon projet d'ouvrir une galerie à Montpellier et me promit de faire partie de cette aventure. Dès 1975 il y fit une exposition de gravures et de pastels. C'est ainsi que commença une relation artistique et personnelle qui dura jusqu'à sa mort en 1989. Son atelier était un immense bric-à-brac composé de crayons, pinceaux, pastels, de tableaux entamés non terminés posés sur des chevalets ou par terre, de cartons à dessins pleins de gravures, de toutes sortes d'objets hétéroclites auxquels il pensait un jour trouver une utilité.

Il avait gardé de sa période de clandestinité dans la Résistance un grand sens de l'économie et une horreur du gaspillage. Il était toujours pressé de nous montrer sa dernière invention car pour travailler il savait utiliser des techniques variées, soit anciennes soit créées par lui. Ainsi dans les années quatre-vingt, ayant brisé une vitre, il décida de ne pas jeter les morceaux et d'utiliser un vieux moulin à café pour les broyer. Il obtint ainsi de la poudre de verre qu'il mélangea à de l'huile et cela lui permit de faire quelques tableaux d'une belle matière. Je lui en achetai deux que je possède encore. Comme le décrit justement Alexandre Galperine : "Monacal, Goetz fouille comme un bénédictin dans les bibliothèques, dans les bocaux de savantes pharmacies. Sa palette recueille successivement le fruit de techniques oubliées ou inventées : tempéra à l'œuf, à la caséine, à la cire, pastel. Il fabrique des glacis précieux et compliqués, utilise des procédés désuets : pointe d'or, pointe d'argent, gomme de cerisier … Il épuise en gravure toutes les techniques existantes et invente en fin de compte un procédé à lui la gravure au carborundum." Il passait souvent de son atelier au rez-de-chaussée à celui de Christine Boumeester, qui se trouvait sous une verrière au premier étage, par un escalier en bois extrêmement fragile qu'il avait fabriqué lui-même et qu'il empruntait avec une grande agilité.

Aujourd'hui, 10 janvier 2001, je pense à Christine Boumeester, décédée il y a juste trente ans. Mariée à Goetz depuis 1935, elle fut la personne la plus importante de sa vie : à la fois sa femme, son inspiratrice, sa complice et certainement le peintre dont il admirait le plus le travail. Bien que n'ayant jamais connu Christine, j'ai l'impression de l'avoir côtoyée tellement Goetz était imprégné d'elle et de son œuvre. Cette passion lui faisait commettre des erreurs. Après sa mort il aurait voulu l'imposer et n'avait pas la diplomatie que nécessite une telle démarche. Pourtant il se rendait compte de la difficulté de la situation puisqu'il disait : "Je ne voudrais pas avoir l'air d'être le veuf inconsolable à qui l'on va faire plaisir."

Ainsi je me souviens d'un rendez-vous, au lendemain d'un vernissage de Goetz dans ma galerie, pris par l'adjoint à la culture de Montpellier. Le projet de celui-ci était d'organiser une grande rétrospective de Christine Boumeester au musée Fabre. Nous avions commencé à dîner tous les trois dans une brasserie et la conversation s'étirait en propos mondains sur les artistes abstraits de l'après-guerre. Goetz n'en pouvait plus car il souhaitait que la ville de Montpellier s'engageât sur une date précise d'exposition. Il posa la question de façon un peu abrupte en évoquant le fait qu'il y avait un projet d'exposition au musée de Sarrebrück et un au musée de Saint-Quentin et qu'il fallait prévoir les dates à l'avance pour mettre les œuvres de côté. Le délégué lui déclara qu'il ne voulait pas les mêmes œuvres à Montpellier qu'ailleurs car "le musée Fabre ce n'était pas les galas Karsenty". Nous partîmes au milieu du repas. Il n'y eut jamais d'exposition Christine Boumeester au musée Fabre et il en fut très malheureux.

Dans une exposition consacrée à Christine à la maison de la Culture d'Amiens en 1973, une vitrine avait été faite avec des documents et des photos concernant Christine Boumeester. Il y avait notamment une très belle photo représentant Christine, et à côté Henri tenant leur chien Luc dans ses bras, et la légende tapée à la machine disait : "Christine Boumeester et son chien : Henri Goetz". Il s'agissait d'une faute de frappe mais il avait trouvé cela si drôle qu'il avait supplié la conservatrice le soir du vernissage de ne rien modifier au texte et il l'avait photographié.

Cette double anecdote montre deux traits de caractère significatifs d'Henri Goetz : d'une part sa faculté de rire d'une assimilation qui aurait pu l'offenser mais le réjouissait, et d'autre part son intransigeance quand il était question de l'œuvre de Christine, révélant ainsi au plus profond de son être son amour et son admiration pour elle.