Henri Goetz




Par Alice Enders
Londres, novembre 2013



L'Ă©motion chez Goetz

C’est aux alentours de 1984, à Londres, que ma soeur et moi sommes tombées sur un grand tableau de Goetz, exposé en vitrine d’une galerie d’art. C’était une oeuvre de 1936, une espèce de panorama de plage de villégiature en Normandie, qui s’étendait à l’infini à partir d’un balcon orné de ferrailles, un violon posé sur la table, une étoile de mer étincelante à côté, un nuage pendant au ciel comme une masse, et le tout si familier et joyeux, comme une fable de la vie de l’époque, avant la guerre.
Irrésistiblement, nous l’avons acquis et donc j’ai vécu avec Henri Goetz pendant 30 ans avant de le savoir peintre ayant survécu à la guerre et même parmi les plus prolifiques de sa génération avec plus de cinq mille œuvres, toutes magnifiques mais pas toutes de mon goût. J’ai pu élargir ma collection avec trois autres oeuvres, dont un pastel de 1948, une nature morte thématique de 1981, ainsi qu’un grand tableau de 1989, l’année de son décès.
Mes expériences avec ces oeuvres me rappellent ce dont parlait Henri Goetz dans son entretien filmé avec Frédéric Nocera sur le site henrigoetz.com: il y a des personnes qui se laissent prendre par les tableaux, et ceux qui ne le peuvent pas ou ne le veulent pas, qui n’y comprennent rien. Dans une tournure humaniste, Goetz nous dit qu’il n’y a pas de mal à ne rien comprendre à la peinture, tout comme il y a des personnes qui comprennent rien aux mathématiques, bien qu’ils en ont reçu l’éducation.
C’est à ceux qui se laissent prendre par la peinture que l’oeuvre de Goetz touche, même profondément.
Un mot définit la peinture de Goetz pour moi: l’émotion. Selon ses dires, Goetz n’était pas un peintre qui peignait avec sa tête dans un schéma pré établi, mais avec son être tout entier, qui sortait ses émotions de son corps par le biais de sa main droite, son guide dans la confection de ses oeuvres. Cela est évident dans le magnifique film de la confection de L’Hélice Chagrinée, reprise dans le film d’Alain Resnais de 1947. Il écrase d’abord son noir avec du blanc sur la palette et procède au montage d'une structure décontractée de lignes noires, qui définit l’espace du sujet de construction du paysage mythique à travers la couleur.
Dans les œuvres à partir de 1975, cette émotion vient de la beauté des espaces qui profilent la rencontre de l’humain avec la nature, souvent souterraine, profonde, océanique, clairsemée de formes en suspension, d’une tridimensionnalité exceptionnellement bien marquée par l’usage de différentes techniques. Il n’y a pas désordre mais structure, harmonie et sérénité qui s’en détache, même à l’échelle monumentale de celle de 1989.
On a parlé chez Goetz du passage réussi entre son dedans et le dehors qui consiste dans la surface, la couleur, ses astuces de technicien. Je noterais surtout l’utilisation d’un blanc quasi-phosphorescent pour attraper l’œil sur la forme ainsi soulignée, son ultime geste de peintre pour perfectionner son œuvre. L’Hélice Chagrinée est ainsi sculptée par un geste final du pouce de la main droite dans le film.
C’est aussi le cas de l’œuvre de 1981 que j’héberge sous une énorme fenêtre filtrée par un rideau de fer qui laisse passer une lumière diffuse de ville nocturne. Le tableau vibre du contact de ces bribes de lumière d’un blanc scintillant qui brise le souffle de sa force. Elle poudre les contours de ce chiffon laminé assis sur un lotus géant survolant une mer sans fin, une coquille enlaçant une forme plus pure et plus fine dans son sein. Ainsi, Goetz nous donne des œuvres qui vivent en pénombre aussi bien qu’à la lumière du jour, nous faisant découvrir mille visages de son œuvre.
Je ne nie pas mon admiration devant ses grandes qualités de plasticien: “tous les langages sont bons…j’en ai acquis une quantité, et je continue…il y a en a qui correspondent mieux à celui qui peint”. Cette traversée d’autres langages, oubliés, enfouis dans le passé surréaliste, me semble toutefois présente dans son œuvre. Ce qu’il en a gardé est essentiellement la notion de paysage, construit de formes, mais après la fin de la guerre il s’est échappé du langage épouvantable des surréalistes, il s’est remis à fabriquer la beauté par le dedans, ayant trouvé un langage sans contraintes, dépassant le figuratif définitivement. Il dit de ce moment: « J’ai pris ma voie indépendante des courants ».
Je dirais son œuvre optimiste à partir de 1946. C’est peut-être un gros luxe de se plonger dans une peinture de Goetz purgée du maléfique dans nos temps de guerre et de souffrance. Une peinture qui ne défigure pas pour choquer.
J’aime contempler le pastel de 1948 en douce lumière car la chair du crayon en ressort. Les coups de bleu qui trainent sur la surface comme une nuit d’été sur un espace construit de lignes noires. Le délicat sculptage de certaines lignes de pastel blanc, pour froisser le paysage comme un bout de chiffon glacé lui donnant volume. Il y a des mystères de choix mais le tout exprime une chose qui nous semble belle, idéale.
Goetz se disait fils d’ouvrier, installé aux Etats-Unis, chef d’unité de production. Soit Goetz est surdoué soit cette origine peut paraître assez peu vraisemblable pour un parcours dans les hauts lieux de l’élite tels MIT, Harvard. Il n’y a pas de doute qu’il en a acquis la manie de la besogne, d’occuper sa main, la chauffer un peu le matin en faisant des croquis. Ainsi qu’un petit accent dans le fond d’un français sans blâme.
Cette fabrication de la beauté par Goetz s’est étalée sur une longue vie de production intense et inouïe, surtout entre 1975 et 1989, d’où proviennent la moitié de ses œuvres. Selon Frédéric Nocera, cette période correspond à son engouement pour l’art abordable, pour ainsi dire, notamment l’invention du procédé carborundum. Ce procédé donne des œuvres qui s’apprécient toutes seules, des beaux exemples sur la gravure et l’expression des préoccupations esthétiques du peintre.
La maîtrise de son langage lui permettait une énorme variété d’interprétations de la même construction de base, à travers l’usage distinctif de couleurs. Dans l’entretien filmé avec Frédéric , bien qu’ayant bientôt atteint 80 ans, il exprimait toujours par son corps ses propres gestes de peinture, dont sa propre langue.